Chapitre 6
« J’aurais préféré que vous preniez votre courage à deux mains et que vous soyez venue me voir plus tôt. La voix de Rebeke était plus douce que les mots qu’elle prononçait mais Cerie n’en baissa pas moins la tête en les entendant. Au sein de sa propre demeure de pierre noire, Rebeke la Maîtresse des Vents ne faisait guère preuve de formalisme et d’humilité à l’égard du membre du Haut Conseil venu la solliciter. Nonobstant le bleu profond des robes de Cerie, un observateur en aurait déduit que Rebeke était une chanteuse de plus haut rang qui gourmandait une collègue négligente. Plus étrange encore, Cerie acceptait ce rôle. Elle prit la parole d’une voix douce.
— J’ai longuement réfléchi avant de venir. J’ai pensé qu’il était probable que vous soyez déjà informée de ces événements. J’ai craint que ma visite ne constitue un poids inopportun sur la balance et ne déséquilibre un gambit soigneusement planifié de votre part. Mais au final, j’ai décidé de ne pas courir le risque que vous puissiez ignorer tous ces récents développements. C’est pourquoi je suis venue. J’ai fait ce que je pouvais pour tenir cette visite secrète mais si le Haut Conseil désire l’apprendre, elles le feront. Je sais fort bien qu’il en est parmi mes consœurs qui murmureraient volontiers n’importe lequel de mes secrets en échange d’une robe d’un bleu plus foncé.
— Et c’est ce qui nous affaiblit, ou plutôt les affaiblit, devrais-je dire. Les talents politiques sont plus facilement récompensés que les capacités réelles à chanter pour les vents. À quoi pensent-elles aboutir lorsque leur Conseil sera rempli de voix qui peuvent changer l’avis d’une foule mais sont incapables de déclencher une brise ?
Cerie recula devant le regard embrasé de Rebeke.
Rebeke fit un geste de la main comme si elle se débarrassait du Haut Conseil tout entier et se mit à arpenter le hall nu, ses robes voletant autour de ses chevilles. Il n’y avait guère d’obstacles à ses larges enjambées. Les sols d’un noir brillant n’étaient agrémentés d’aucun tapis, de même que les murs ne comportaient ni peintures ni fenêtres. Un haut tabouret noir pour Rebeke, un éparpillement de coussins de paille grossière pour les chanteuses de moindre rang, c’étaient là tout l’ameublement de la pièce. L’austérité même de l’endroit donnait une importance inquiétante à l’alcôve aux rideaux bleus à l’extrémité du hall. Le regard de Cerie était attiré par celle-ci au point qu’elle dut faire un effort pour le ramener sur le sol à ses pieds.
— Ainsi Yoleth a eu l’audace de faire traverser à Ki la porte du Limbreth ? Elle a toujours eu l’habitude de chanter le chaud et le froid à la fois. Que pensait-elle ? Que je n’en saurais jamais rien ? Que je l’apprendrais et ferais mine de n’avoir rien su ? Ou bien désire-t-elle déclencher une confrontation avec moi ? Oh, je n’ai pas le temps pour ce genre de choses ! Je devrais dépenser toute mon énergie à former mes chanteuses, pour faire d’elles l’équivalent des Ventchanteuses d’autrefois ! Ou bien est-ce là le but de Yoleth ? De me forcer à abandonner mon devoir ? Pressent-elle que son règne se raccourcit avec chacune des Ventchanteuses que je forme ?
Rebeke tourna brusquement son regard vers Cerie.
— Savez-vous quel objectif elle poursuit ? L’a-t-elle exposé de manière claire devant le Haut Conseil ?
Cerie secoua la tête sans rien dire. La culpabilité se lisait dans ses yeux lorsqu’elle les releva pour croiser ceux de Rebeke.
— Au Conseil, elle n’a rien dit. Elle n’a soufflé mot à personne depuis cette dernière réunion, excepté à Shiela.
— Alors comment êtes-vous au courant ?
Cerie émit un soupir de regret pour l’innocence perdue.
— Je les ai entendues par un biais réputé impossible. Vous savez qu’on m’a confié un œuf de parole ?
La peau du visage de Rebeke se déplaça en imitant un sourcil levé.
— Non, je l’ignorais. Continuez.
— Mais vous savez comment on s’en sert, je n’en doute pas. Je cherchais à joindre Yoleth pour une question n’ayant rien à voir avec tout cela – le niveau de production de la vallée de Dowl. Ce qui s’est passé n’aurait pas dû arriver. J’ai joint Yoleth mais elle parlait déjà à Shiela par le biais d’un œuf. Elles n’étaient pas conscientes de ma présence. J’ai écouté.
Rebeke fixa Cerie et ses yeux baissés en signe de honte. Elle poussa un profond soupir.
— Il y a autre chose dont vous ne m’avez pas parlé, n’est-ce pas ?
Cerie tourna vers elle un regard suppliant.
— Il y avait bien des choses que je n’ai pas comprises. Les œufs ne parlent pas avec des mots, mais avec des informations. Je crois qu’il aurait été préférable pour moi de ne pas en apprendre tant.
— Continuez.
— Il y avait deux choses, en plus du fait que la femme Romni avait été attirée à travers la porte. Elle est passée, oui, mais il se trouvait un Gardien pour s’occuper de l’équilibre. Nul signe de l’utilisation d’une porte n’est resté. Pourtant l’homme, Vandien, a fait ce qui est supposé être impossible. Il a forcé la porte. Cela a créé un déséquilibre, une déchirure entre les mondes. Le monde du Limbreth est en train de s’épancher dans le nôtre.
— Imbéciles ! siffla Rebeke, et Cerie sut qu’elle ne parlait pas de la conductrice et de son ami. Juste au moment où nous reprenons enfin des forces, elles attirent l’attention sur nous. Une porte déchirée est comme un signal, un brasier brûlant haut et fort. Croient-elles que les Rassembleurs vont ignorer nos tripatouillages ? Ne réalisent-elles pas qu’ils accorderont autant d’importance que nous à un tel événement ?
En quelques pas rapides, Rebeke avait atteint le rideau bleu et le tirait sur le côté. Cerie contempla avec émerveillement ce que la Ventchanteuse avait révélé.
La chair blanche du corps pétreux semblait luire par contraste avec le simple rideau noir au fond du cabinet. L’unique fossile intact de la race éteinte la fixait de ses yeux sereins dans leur totale blancheur. Cerie laissa son regard et ses pensées se délecter de cette vue, son corps emprunter une nouvelle direction et tirer une nouvelle inspiration de la relique. Ainsi serait-elle lorsque sa transformation serait terminée : les membres aux jointures multiples, le crâne allongé en forme de dôme avec ses ondulations descendant en cascade le long de la colonne vertébrale, la bouche lisse et sans lèvres, le visage totalement nettoyé de toute émotion. Comme toutes les enfants choisies par les Ventchanteuses, elle avait absorbé la chair et les os réduits en poudre de ces créatures, avait cherché à se métamorphoser pour prendre la forme de cette race ancienne qui régnait sur les vents. Mais les changements les plus complexes ne pouvaient être guidés que par la connaissance de la forme originale. Tous les corps de Ventchanteuses avaient depuis longtemps été perdus jusqu’à ce que Rebeke récupère celui-ci... en contractant une dette importante auprès de la conductrice Romni, Ki. Rebeke avait utilisé cette image pour faire évoluer plus rapidement sa propre transformation, pour conférer à sa voix et à ses chants plus de puissance qu’aucune des Ventchanteuses actuelles ne l’aurait cru possible. Ce pouvoir lui avait valu l’inimitié du Haut Conseil.
— Les Rassembleurs nous prendraient ceci, s’ils devinaient que nous le possédons, annonça Rebeke à voix basse. Et nous ne pourrions rien faire pour les en empêcher.
Cerie fut troublée dans sa rêverie. Elle entendit les paroles de Rebeke sans toutefois être capable de porter toute son attention ailleurs que sur ce corps révélé à ses yeux. Elle sentait d’ores et déjà une force nouvelle dans ses articulations et un amincissement de ses lèvres humaines tandis qu’elle étirait sa mâchoire dans une nouvelle conformation.
— Les Rassembleurs nous tolèrent. Ils sont même amusés par nos tentatives pour nous emparer du pouvoir au sein de ce petit monde, ce joli aquarium. Mais ils ne toléreront pas un succès trop important. Ils ne tolèrent rien qui puisse chambouler l’équilibre et les contrôles qu’ils ont mis en place. Aucune race ne peut prendre l’ascendant ; n’est-ce pas ainsi que l’a édicté la Lune ? Les vraies religions sont celles qui laissent l’ensemble des races vivre en harmonie ; n’est-ce pas ainsi que l’a édicté la Lune ? Et d’où nous vient notre langue commune, prononçable par toutes les créatures intelligentes de ce monde, qu’elles soient munies de lèvres, d’un bec ou d’un museau ? De la Lune bien sûr. Et à qui appartient la Lune ?
— Aux Rassembleurs.
Cerie avait murmuré cette doctrine Ventchanteuse parmi les plus secrètes, stupéfaite de voir Rebeke l’évoquer à haute voix.
— Les Rassembleurs, siffla Rebeke. Nous devons vivre en paix, harmonieusement, pour rester purs au sein de nos espèces séparées, dans nos mondes équilibrés, pour les distraire.
— Blasphème ! s’écria Cerie. Ils préservent la paix et l’harmonie pour nous tous. Ils nous protègent et nous chérissent. Ils édictent pour nous des lois justes...
— Du simple bon sens, la contredit Rebeke. Ils font tout ça, bien sûr. Mais ils le font parce que cela les amuse. Nous-mêmes ne sommes qu’un reflet pitoyable de leur image. Nous apportons les vents qui diffusent le pollen, nous guidons les nuages de pluie loin des récoltes mûres qui attendent dans les champs, nous invoquons les vents humides lors des années de sécheresse. Pourquoi ? Parce que nous sommes les Ventchanteuses et qu’il nous échoit d’apporter le climat qui rendra la terre fertile pour ceux qui labourent les champs et ceux qui s’occupent des troupeaux. C’est sous l’effet de notre immense sagesse, de notre bonté et de notre affection que nous prenons soin des petites gens. Et parce que sans la quote-part que nous prélevons auprès d’eux, nos demeures seraient des plus lugubres. Pourquoi porter du coton rêche alors que le vent glisse si voluptueusement sur la soie bleue ?
Rebeke caressa les plis de sa robe.
— Qu’allez-vous faire ? murmura Cerie.
— Faire ? (Le rire de Rebeke évoquait un aboiement.) Rien. Qui peut prétendre rééquilibrer les mondes ? Il est trop tard pour faire quoi que ce soit. Je vais m’enfuir et vivre comme une paysanne dans une petite hutte au milieu des bois, avec des anémones sous ma fenêtre et un magicien pour réchauffer ma couche.
Les yeux bleu et blanc de Rebeke étaient devenus à la fois mignards et farouches. Cerie se tassa en entendant ces étranges propos.
— Cela ne serait pas moins utile que toute autre action que je pourrais entreprendre. Yoleth a déclenché le phénomène. Tout ce que nous pouvons faire, c’est tenter de faire face à un vent que nous n’avons pas invoqué par notre chant. Je ferai de mon mieux pour agir en gardienne.
D’une main, Rebeke ramena le rideau de l’alcôve en position fermée.
— J’ai la désagréable impression d’avoir fait un long voyage et commis ce que certaines qualifieraient un acte de trahison, le tout en vain.
Cerie porta ses mains légèrement écailleuses à son visage et massa l’endroit où ses tempes s’étaient trouvées, autrefois.
— Un voyage qui se conclut par la création d’une amitié n’est pas vain.
La voix de Rebeke était de nouveau contrôlée, raisonnable. Elle s’approcha de Cerie et lui effleura la joue dans un geste qui demandait pardon pour l’emportement dont elle avait fait preuve dans ses propos.
— Pour ma part, je me réjouis à l’idée de ne pas être toute seule face à la colère des Rassembleurs. Cela m’apporte un certain réconfort.
— À moi également. Et il y en a d’autres : Dorin et Kadra, au moins. Le Haut Conseil a deviné que nous étions des sympathisantes de votre cause et a pris grand soin de nous convoquer trop tard lorsque vous avez demandé à être entendue. Elles savent ce que nous pensons, à savoir que même si les Ventchanteuses fonctionnent mieux sous la tutelle d’une autorité unique, le Haut Conseil tel qu’il existe aujourd’hui n’est pas la seule solution envisageable. D’autres pourraient être sensibles à notre position. Yoleth contrôle le bras de la plupart des membres du Conseil mais elle n’a conquis le cœur d’aucune d’elles... sauf peut-être celui de Shiela, si toutefois elle en a un.
— Il est bon de savoir que j’ai votre soutien.
Rebeke s’était calmée. Elle se percha sur son tabouret pour réfléchir.
— Je vous ai menti il y a un instant. Il est plus facile de dire «je ne ferai rien » que d’admettre ne pas savoir quoi faire. Mais je me dois d’agir. Je peux interroger certaines sources pour savoir s’il existe un moyen de sceller une porte et dissimuler ce déséquilibre entre les mondes. Peut-être serons-nous capables, ensemble, de devancer la tempête des Rassembleurs. Jojorum, dites-vous ? Yoleth est bien du genre à placer sa porte dans ce lieu de débauche. Je vais m’y rendre, ne serait-ce que pour rassembler des informations au sujet de cette porte.
— Il y a encore une chose... reprit Cerie d’un ton hésitant.
— Cela ne peut pas être pire, donc allez-y, lança Rebeke avec une pointe d’humour dans la voix.
— Meilleur ou pire, je ne sais pas car ces mots n’avaient aucun sens pour moi mais cela paraissait clair pour Shiela et Yoleth. Yoleth, en tout cas, a bien insisté sur ce point pendant qu’elles discutaient, et Shiela a accepté ses pensées comme étant vraies. Elles désignaient Ki comme une Ventchanteuse renégate.
Un silence de mort s’éleva autour d’elles, les laissant glacées jusqu’à l’os.
Rebeke finit enfin par reprendre la parole, au prix d’un effort.
— Ces termes mis ensemble n’ont aucun sens. Et Ki n’est pas une Ventchanteuse. Vous avez sans doute saisi des pensées séparées hors de leur contexte.
— Pas trois fois de suite, insista Cerie, d’un ton néanmoins mesuré. Il était clair que c’était là l’origine de la haine que Yoleth ressent pour cette femme. L’histoire de la chanson Romni n’était qu’un prétexte. Elle parle de Ki comme d’une dangereuse traîtresse.
— Impossible.
— Aussi impossible que de rompre les portes entre les mondes, ou d’épier une conversation se déroulant au travers d’un autre œuf de parole que le sien.
Le visage de Rebeke fut parcouru d’émotions conflictuelles dont la colère était la plus puissante. Puis il reprit une expression vide, lisse.
— Je n’y songerai pas plus avant, ni n’en parlerai, jusqu’à ce que j’aie rassemblé des faits. Il est quelqu’un, je pense, qui saura sur quoi sont basés les dires de Yoleth. Quelqu’un que je pourrais persuader de me parler.
Cerie lui sourit.
— Vous m’impressionnez. J’ai le sentiment de pouvoir vous confier tous les problèmes et retourner sans crainte chanter pour les vents. Vous êtes allée bien au-delà de nous toutes. Quelle impression cela fait-il, Rebeke, d’être aussi proche que vous l’êtes d’une Ventchanteuse pleine et entière ?
Rebeke ne put s’empêcher de glousser.
— Demandez à une bougie ce que cela fait d’être presque un bûcher ? Nous ne pourrons jamais l’atteindre, Cerie. Plus j’évolue, plus je constate à quel point c’est vrai. Pourtant, ce que nous deviendrons sera suffisant pour nous. Je dirais même que ce sera tout ce que nous serons capables de maîtriser. Elles nous ont laissé tant de choses lorsqu’elles nous ont transmis la connaissance du moyen de nous transformer. Elles savaient qu’elles étaient mourantes, Cerie, qu’elles disparaîtraient pour toujours. Les Ventchanteuses nous ont laissé un héritage qui est à la fois un cadeau et une responsabilité. Nous nous sommes écartées du chemin qu’elles avaient tracé pour nous et les défauts de nos apparences physiques ne sont que les plus mineurs. Vous apprendrez des choses que je ne saurais exprimer par des mots. Elles nous ont laissé des messages écrits dans les vents eux-mêmes. La moindre brise possède un nom, qu’elles lui ont donné, auquel elle répondra promptement. C’est comme si je vous avais appelée « Ventchanteuse » toute ma vie pour ne découvrir qu’aujourd’hui que votre nom était «Cerie ». Elles percevaient chaque vent comme un individu. (Rebeke soupira, sa respiration provoquant un vent minuscule.) Nous avons perdu tant de choses au fil du temps. Nous avons ignoré des connaissances importantes simplement parce que nous étions plus préoccupées par l’ampleur de la quote-part que nous pouvions réclamer à une région donnée. Ou bien nous étions trop occupées à nous disputer pour savoir s’il fallait utiliser la menace ou le châtiment pour réprimer les rébellions paysannes. Nous avons appris à compter la monnaie sonnante et trébuchante et oublié comment lire dans les vents.
— Regagnerons-nous un jour ce que nous avons perdu ? demanda Cerie d’une petite voix.
Rebeke la gratifia d’un sourire las.
— Peut-être. Si Yoleth et Shiela nous laissent survivre assez longtemps. Peut-être.